Lorsque Uber annonce le rachat de Delivery Hero pour 14,8 milliards de dollars, les gros titres parlent d’une acquisition historique.
Mais derrière cette transaction se cache une évolution bien plus profonde.
La nouvelle carte mondiale de l’économie numérique est en train de se redessiner… et le Kenya y occupe désormais une place stratégique.
Car cette acquisition ne concerne pas uniquement Uber Eats.
Elle concerne aussi Glovo, la plateforme de livraison présente au Kenya et détenue par Delivery Hero.
Si l’opération reçoit les autorisations réglementaires attendues, Uber étendra son réseau de livraison de 50 à 99 pays. L’ensemble représentera près de 236 milliards de dollars de commandes par an, devenant ainsi le plus grand groupe mondial de livraison de repas en dehors de la Chine.
À première vue, cela ressemble à une simple fusion entre deux géants de la livraison.
En réalité, cette annonce raconte une histoire beaucoup plus importante.
Une histoire qui concerne directement l’avenir du Kenya.
Le Kenya n’est plus un marché périphérique
Pendant longtemps, les grandes entreprises internationales considéraient l’Afrique comme un continent prometteur… mais encore secondaire.
Les investissements se concentraient essentiellement en Europe, en Amérique du Nord ou en Asie.
Aujourd’hui, cette logique évolue.
Le Kenya est progressivement devenu l’un des marchés africains que les grandes entreprises ne peuvent plus ignorer.
Pourquoi ?
Parce qu’il réunit plusieurs ingrédients extrêmement recherchés :
- une population jeune et connectée ;
- l’un des systèmes de paiement mobile les plus avancés au monde grâce à M-Pesa ;
- une adoption rapide des services numériques ;
- une classe moyenne urbaine en croissance ;
- une excellente connectivité régionale ;
- un environnement entrepreneurial particulièrement dynamique.
Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Nairobi est souvent surnommée la Silicon Savannah.
Le Kenya est devenu un laboratoire où les grandes entreprises testent de nouveaux modèles avant de les déployer dans le reste du continent.
Cette acquisition ne parle pas seulement de livraison
Beaucoup de médias présenteront cette opération comme une bataille entre plateformes de livraison.
Je pense que ce serait une lecture beaucoup trop réductrice.
Uber n’achète pas seulement une entreprise qui livre des repas.
Uber achète un réseau.
Un réseau de millions de consommateurs.
Un réseau de centaines de milliers de restaurants partenaires.
Un réseau de livreurs.
Une technologie.
Des données.
Des habitudes de consommation.
Et surtout… une présence immédiate dans des dizaines de pays où construire une activité aurait demandé plusieurs années.
Dans l’économie numérique, la valeur d’une entreprise ne réside plus uniquement dans ses bâtiments ou ses véhicules.
Elle réside dans ses utilisateurs.
Dans les données qu’elle collecte.
Dans les effets de réseau qu’elle a réussi à créer.
Plus une plateforme attire de restaurants…
Plus elle attire de consommateurs.
Plus elle attire de consommateurs…
Plus elle attire de livreurs.
Et plus cet écosystème grandit, plus il devient difficile pour un nouvel acteur de venir concurrencer le leader.
C’est exactement ce qu’Uber est en train d’acheter.
Pourquoi le Kenya est au cœur de cette stratégie
On pourrait penser que le marché kényan est trop petit pour peser dans une transaction de 14,8 milliards de dollars.
C’est une erreur.
Les grandes entreprises raisonnent rarement pays par pays.
Elles raisonnent par régions.
Et sur ce plan, le Kenya joue un rôle essentiel.
Nairobi est aujourd’hui l’une des principales portes d’entrée vers l’Afrique de l’Est.
Depuis la capitale kényane, il est possible de piloter des opérations couvrant plusieurs centaines de millions de consommateurs répartis entre le Kenya, l’Ouganda, la Tanzanie, le Rwanda, l’Éthiopie ou encore d’autres marchés voisins.
Le Kenya est devenu un hub logistique, financier, technologique et entrepreneurial.
C’est précisément cette position qui attire les investisseurs internationaux.
Une tendance que l’on observe depuis plusieurs années
Cette acquisition n’est pas un événement isolé.
Depuis plusieurs années, le Kenya apparaît régulièrement dans les annonces des plus grandes entreprises mondiales.
Le pays attire :
- des centres de recherche en intelligence artificielle ;
- des investissements dans les data centers ;
- les grandes entreprises du cloud ;
- des fonds internationaux de capital-risque ;
- des fintechs ;
- des multinationales qui choisissent Nairobi comme siège régional.
Pris séparément, chacun de ces investissements peut sembler anodin.
Mais mis bout à bout…
Ils dessinent une trajectoire très claire.
Le Kenya est progressivement en train de devenir l’un des principaux hubs technologiques et économiques du continent africain.
Une excellente nouvelle… avec quelques points de vigilance
Une concentration aussi importante soulève toutefois plusieurs questions.
Moins d’acteurs sur un marché peut permettre :
✔ davantage d’investissements ;
✔ une meilleure technologie ;
✔ une logistique plus performante ;
✔ une meilleure expérience utilisateur.
Mais cela peut aussi entraîner :
- une baisse de la concurrence ;
- une augmentation progressive des commissions ;
- un pouvoir de négociation plus faible pour les restaurants ;
- davantage de pression sur les livreurs.
Ces enjeux expliquent pourquoi les autorités de la concurrence examinent cette opération avec attention.
Pour faciliter son approbation, Delivery Hero prévoit d’ailleurs de céder certaines activités dans plusieurs marchés où les chevauchements concurrentiels sont les plus importants.
Ce que peu de gens voient
À mon sens, cette acquisition ne marque pas seulement une nouvelle étape dans la consolidation du secteur de la livraison.
Elle révèle quelque chose de beaucoup plus important.
Les grandes entreprises technologiques ne misent plus uniquement sur les marchés les plus riches.
Elles investissent désormais là où elles anticipent la croissance des dix ou vingt prochaines années.
Et si le Kenya apparaît aujourd’hui dans une opération de 14,8 milliards de dollars…
Ce n’est pas par hasard.
C’est parce que les dirigeants des plus grandes entreprises mondiales considèrent désormais ce pays comme un marché stratégique.
Autrement dit…
Pendant que certains continuent de regarder l’Afrique comme le continent de demain…
Les plus grands groupes mondiaux, eux, sont déjà en train d’y investir aujourd’hui.
Et demain ?
Cette opération pose finalement une question bien plus importante que le simple avenir de Glovo ou d’Uber.
Le Kenya restera-t-il un marché où les géants internationaux viennent développer leurs activités…
Ou saura-t-il faire émerger ses propres champions technologiques capables de conquérir l’Afrique, puis le monde ?
Car la véritable réussite d’un écosystème ne se mesure pas uniquement au nombre de multinationales qu’il attire.
Elle se mesure aussi à sa capacité à créer ses propres leaders.
Et c’est peut-être là que se jouera le prochain chapitre de l’histoire économique du Kenya.
En bref, lorsque j’analyse les grandes annonces économiques de ces derniers mois — investissements dans l’intelligence artificielle, développement des data centers, montée en puissance des fintechs, création d’un fonds souverain, progression des exportations technologiques et aujourd’hui cette acquisition d’Uber — je vois un fil conducteur.
Le Kenya n’est plus simplement en train de participer à l’économie mondiale.
Il est progressivement en train d’en devenir l’un des points d’ancrage en Afrique.
C’est précisément pour cette raison que je continue de penser que le Kenya sera, au cours de la prochaine décennie, l’un des marchés les plus stratégiques à suivre pour les entrepreneurs, les investisseurs et toutes celles et ceux qui s’intéressent à l’avenir économique du continent africain.
💬 Et vous, comment interprétez-vous cette acquisition ?
Pensez-vous qu’elle renforcera l’innovation et la qualité des services en Afrique, ou craignez-vous qu’une concentration toujours plus importante du marché finisse par limiter la concurrence et le choix des consommateurs ?